mercredi 3 février 2016

Orphée et Béatrix en balade dans le deuxième cercle

Amour qui nous contraint d'aimer quand on nous aime,
De son bonheur à lui si fort m'éprit moi-même,
Que cette ardeur toujours me brûle, tu le vois.
Amour à tous les deux nous a coûté la vie; 

 

aquarelle et collage sur toile, format 80/80cm

 

Deuxième cercle des Enfers : les Luxurieux (Chant V).Dante

 

 

 

 

samedi 30 janvier 2016

Don Rodrigo de Borja

sculpture papier et plâtre, aquarelle et collage  



 

La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

 

 

 

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

 

 

 

 

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

 

jeudi 28 janvier 2016

Hototo

sculpture papier et plâtre, aquarelle et collage

 

Dans la maison faite d’aurore
Dans la maison faite de crépuscule
Dans la maison faite de sombres nuages
Dans la maison faite de pluie mâle
Dans la maison faite de sombre brouillard
Dans la maison faite de pluie femelle
Dans la maison faite de pollen
Dans la maison faite de sauterelles
Quand le sombre brouillard barre la porte
Le chemin pour le traverser se trouve dans l’arc-en-ciel
Quand les éclairs zigzaguent sur le faîte
Quand la violente pluie bat les cimes
Oh, mâle divinité !

 

 

Avec tes mocassins de nuage sombre, viens à nous
Avec tes jambières de nuage sombre, viens à nous
Avec ta chemise de nuage sombre, viens à nous
Avec ta coiffe de nuage sombre, viens à nous
Avec ton esprit enveloppé de nuage sombre, viens à nous
Avec le sombre tonnerre au-dessus de toi, élance-toi vers nous
Avec les nuages façonnés à tes pieds, élance-toi vers nous
Avec l’obscurité lointaine faite de sombres nuages au-dessus de ta tête, élance-toi vers nous
Avec l’obscurité lointaine faite de pluie mâle au-dessus de ta tête, élance-toi vers nous
Avec l’obscurité lointaine faite de pluie femelle, élance-toi vers nous
Avec les éclairs sur le faîte, au-dessus de ta tête, élance-toi vers nous
Avec l’arc-en-ciel accroché à la voûte au-dessus de ta tête, élance-toi vers nous
Avec l’obscurité lointaine faite de sombres nuages au bout de tes ailes, élance-toi vers nous
Avec l’obscurité de la terre, viens à nous
Je t’ai offert le sacrifice rituel
J’ai préparé le pollen pour toi.

 

 


Fasse que mes pieds se rétablissent
Fasse que mes membres se rétablissent
Fasse que mon corps se rétablisse
Fasse que mon esprit se rétablisse
Fasse que ma voix se rétablisse
Maintenant, arrache ce sortilège de moi
Aujourd’hui, emporte ce sortilège pour moi.
Loin de moi, tu l’as traîné
Loin de moi, il s’en est allé
Tu as fait cela.
Avec joie, je me rétablis
Avec joie, mon intérieur s’apaise
Avec joie, mes membres retrouvent leur force
Avec joie, ma tête devient calme
Avec joie, j’entends à nouveau
Avec joie, je marche
Insensible à la douleur, je marche
La lumière en moi, je marche
Sentant la vie, je marche.
 

 

 


Avec joie, les enfants te regarderont
Avec joie, les ainés te regarderont
Avec joie, dispersés dans différentes directions, ils te regarderont
Avec joie, comme ils s’approcheront de leurs maisons, ils te regarderont
Avec joie, puissent-ils tous rentrer.
 

 

 

Dans la beauté, je marche
Avec la beauté devant moi, je marche
Avec la beauté derrière moi, je marche
Avec la beauté au-dessus de moi, je marche
Avec la beauté au-dessous de moi, je marche

Avec la beauté tout autour de moi, je marche

Tout est fini dans la plénitude

Tout est fini dans la plénitude

 

mardi 26 janvier 2016

Fiztcarraldo

sculpture papier et plâtre ,aquarelle et collage



" J'ai attaché mon bateau à des étoiles sèches et peureuses cette nuit. Des fruits inconnus sont tombés d'un arbre inconnu lorsqu'il a fait nuit noire, claquant sur le sol humide tout autour de ma maison. "

ConquÊte de l'inutile de Werner Herzog

 

 

dimanche 24 janvier 2016

Le Danseur et le Poète

aquarelle et collage format 80/80cm



Bipède volupteur de lyre

Epoux châtré de Polymnie

Vérolé de lune à confire

Grand-Duc bouillon des librairies

Maroufle à pendre à l'hexamètre

Voyou décliné chez les Grecs

Albatros à chaîne et à guêtres

Cigale qui claque du bec


Poète, vos papiers !

Poète, vos papiers ! 

 

 

J'ai bu du Waterman et j'ai bouffé Littré

Et je repousse du goulot de la syntaxe

A faire se pâmer les précieux à l'arrêt

La phrase m'a poussé au ventre comme un axe


J'ai fait un bail de trois six neuf aux adjectifs

Qui viennent se dorer le mou à ma lanterne

Et j'ai joué au casino les subjonctifs

La chemise à Claudel et les cons dits " modernes "


Syndiqué de la solitude

Museau qui dévore du couic

Sédentaire des longitudes

Phosphaté des dieux chair à flic

Colis en souffrance à la veine

Remords de la Légion d'honneur

Tumeur de la fonction urbaine

Don Quichotte du crève-coeur 

 



Poète, vos papiers !

Poète, Papier ! 

 

 

Le dictionnaire et le porto à découvert
Je débourre des mots à longueur de pelure
J'ai des idées au frais de côté pour l'hiver
A rimer le bifteck avec les engelures

Cependant que Tzara enfourche le bidet
A l'auberge dada la crotte est littéraire
Le vers est libre enfin et la rime en congé
On va pouvoir poétiser le prolétaire

Spécialiste de la mistoufle
Emigrant qui pisse aux visas

 

Poète, vos papiers !

Poète, Papier ! 

 


jeudi 26 novembre 2015

La Troisième Colombe

aquarelle et collage, format 80/80 cm


zamba nawak sur facebook


LA LÉGENDE DE LA TROISIÈME COLOMBE

Le Livre du commencement des temps raconte l’histoire de la première colombe et celle de la deuxième que le patriarche Noé envoyé comme messagère hors de l’arche lorsque les écluses du ciel se fermèrent et que les eaux des profondeurs tarirent. Pourtant le voyage et le destin de la troisième colombe, qui en a témoigné ? Le vaisseau salvateur qui renfermait en son sein toutes les espèces vivantes épargnées par le déluge avait échoué sur le sommet du mont Ararat et lorsque, du mât, le patriarche ne vit que flots et ondes, des eaux à l’infini, il lâcha une colombe, la première, pour qu’elle l’informe si quelque part on apercevait déjà la terre sous le ciel sans nuages.

La première colombe, selon le récit qui en est fait, s’éleva et déploya ses ailes. Elle vola vers l’est et vers l’ouest, mais l’eau était encore partout. Nulle part elle ne trouva de repos et peu à peu elle ressentit de la lassitude. Aussi retourna-t-elle au seul point ferme du monde, l’arche, et elle voltigea autour de l’embarcation qui reposait sur le sommet de la montagne jusqu’à ce que Noé tendît la main et la fît rentrer auprès de lui dans l’arche.

Il attendit encore sept jours, sept jours au cours desquels aucune pluie ne tomba et les eaux baissèrent, puis il prit une nouvelle colombe, la deuxième, et il l’envoya pour qu’elle lui rapporte des nouvelles. La colombe s’envola le matin et, lorsqu’elle revint vers le soir, elle portait dans son bec un rameau d’olivier, premier signe que la terre était délivrée. Noé reconnut ainsi que les cimes des arbres avaient déjà émergé et que l’épreuve était terminée.

Au bout de sept autres jours, il envoya de nouveau en reconnaissance une colombe, la troisième, et elle s’envola par le monde. Elle prit son envol le matin, mais ne rentra pas le soir ; jour après jour Noé attendit, elle ne revint pas. Le patriarche sut alors que la terre était libérée et que les eaux avaient baissé. Mais de la colombe, de la troisième colombe, il n’entendit plus parler à aucun moment, et l’humanité non plus, jamais jusqu’à nos jours sa légende ne fut révélée.

 

 Voici ce que furent en réalité le périple et le destin de la troisième colombe. À l’aube, elle s’était envolée de l’intérieur étouffant du navire, où les bêtes serrées les unes contre les autres grondaient dans la cohue au milieu du bruit confus des beuglements, des sifflements divers et des aboiements, elle avait quitté cet espace exigu pour les lointains infinis, l’obscurité pour la lumière. Alors qu’elle s’élevait dans l’air radieux, doucement parfumé par la pluie, voguèrent soudain autour d’elle la liberté et la grâce de l’immensité. Les profondeurs des eaux scintillaient, le vert des forêts resplendissait comme la mousse humide, des praires montait la vapeur blanche de l’aube et la fermentation des humus les imprégnait d’un odeur suave. Les cieux renvoyaient un éclat métallique, au faîte des montagnes le soleil levant se réfléchissait en aurores innombrables ; la mer brillait, sanglante, la terre florissante fumait, pareille à du sang chaud. C’était un spectacle divin que ce réveil et, le regard plein de félicité, la colombe se berçait en étendant ses ailes au-dessus du monde empourpré ; elle survola pays et mers et devint peu à peu monde empourpré ; elle survola pays cet mers et devint peu à peu en rêve, elle aussi, un rêve qui se balançait. Ainsi que Dieu lui-même, elle fut la première à voir la terre libérée et cette vision était infinie. Elle avait depuis longtemps oublié Noé, le vieillard à barbe blanche et l’arche, et sa mission, oublié depuis longtemps qu’il lui fallait rentrer. Car le monde était devenu désormais sa patrie et el ciel sa véritable demeure.

 Et ainsi la troisième colombe, messagère infidèle du patriarche, survola le monde vide, plus loin, toujours plus loin, portée par l’ouragan de son bonheur, par les vents de son impatience bienheureuse, elle vola plus loin, toujours plus loin, jusqu’au moment où ses ailes se firent lourdes et son plumage de plomb. La terre l’attirait à elle de toutes ses forces, ses ailes lasses s’affaissaient toujours davantage, frôlant déjà les cimes des arbres humides, et le soir du deuxième jour elle se laissa enfin tomber dans la profondeur d’une forêt qui, comme tout le reste, était encore sans nom en ce commencement des temps. Elle s’abrita au sein d’un fourré et se reposa de son voyage à travers les airs. Des ramilles la recouvrirent, le vent l’endormit, il faisait frais le jour parmi les branchages et chaud dans la nuit dans ce logis boisé. Elle oublia bientôt cieux et vents, ainsi que l’appel des lointains, la voûte verte l’enveloppait et le temps s’écoula sur elle sans compter.

C’était une forêt de notre monde tout proche dans laquelle la colombe égarée avait élu domicile, mais aucun être humain ne s’y trouvait encore, et dans cette solitude elle se transforma elle-même peu à peu en rêve. Elle avait fait son nid dans l’obscurité, dans la nuit verte, et les années passèrent sur elle, et la mort l’oublia, car tous les animaux, un de chaque espèce, qui ont vu le monde des débuts, avant le déluge, ne peuvent pas mourir et aucun chasseur ne peut rien contre eux. Ils nichent, invisibles, dans les replis inexplorés du manteau terrestre, comme cette colombe dans les profondeurs de la forêt. Parfois, certes, elle pressentait la présence des hommes, un coup de feu retentissait, répercuté au centuple par les vertes parois, des bûcherons cognaient contre les troncs, à en faire vibrer les ténèbres alentour, le rire léger des amoureux enlacés dans les branchages et le chant des enfants, à la recherche des baies, résonnait grêle et lointain. La colombe enfouie dans ce tissu de feuilles et de rêve entendait parfois ces voix venues du monde, mais elle les écoutait sans peur et restait dans son obscurité.

Un jour pourtant, en ce temps-là, la forêt tout entière se mit à gronder, et il y eut des bruits de tonnerre, comme si la terre se fendait en deux. Des masses noires, métalliques, traversaient l’air en sifflant et, là où elles tombaient, la terre éclatait, épouvantée, et les arbres se brisaient comme des fétus de paille. Des hommes en vêtements de différentes couleurs se jetaient la mort à la face et les lissaient du sol en direction des nuages, suivis par le tonnerre ; on eût dit que la terre voulait sauter jusqu’au ciel ou le ciel s’abattre sur la terre. La colombe fut tirée de son rêve. La mort, la destruction étaient au-dessus d’elle ; comme les eaux jadis, le feu se propageait maintenant à travers le monde. D’un mouvement brusque elle déploya ses ailes et prit son envol dans un bruissement, à la recherche d’un autre asile que cette forêt en train de s’effondrer : d’un lieu de paix.

Elle s’éleva dans les airs et survola notre monde pour trouver la paix, mais partout où elle allait, c’étaient ces éclairs, ce tonnerre humain, partout c’était la guerre. Un mer de feu et de sang submergeait la terre comme autrefois, c’était un nouveau déluge ; et elle traversa à la hâte nos pays afin de découvrir un endroit où se reposer et de rejoindre ensuite le patriarche pour lui apporter le rameau d’olivier de l’espoir. Mais elle n’en trouva pas en ces jours-là ; les flots de la destruction, de plus en plus hauts, recouvraient l’humanité ; l’incendie… continuait à dévorer notre monde, toujours plus loin. Aujourd’hui encore elle n’a pas rencontré le repos, non plus que l’humanité la paix, et il lui est interdit de rentrer avant, de se reposer pour l’éternité.

Personne ne l’a vue de nos jours, la colombe mythique égarée, à la recherche de la paix, pourtant elle volette au-dessus de nos têtes, inquiète et déjà si lasse. Parfois, la nuit seulement, lorsqu’on se réveille en sursaut, on entend un bruissement là-haut dans les airs, une course précipitée dans l’obscurité, un vol tourmenté et une fuite désemparée. Sur ses ailes flottent toutes nos pensées sombres, dans sa peur palpitent tous nos désirs ; et celle qui plane, tremblante, entre ciel et terre, la colombe égarée, c’est notre propre destin qu’elle annonce maintenant, messagère infidèle d’autrefois, au père primitif de l’humanité. Et à nouveau, comme il y a des milliers d’années, un monde attend que quelqu’un étende la main et reconnaisse que l’épreuve a été suffisante.

Stefan Zweig
LA LÉGENDE DE LA TROISIÈME COLOMBE